Rencontre avec Alain Damasio à la Bibliothèque du Centre-ville de Grenoble, Mercredi 3 Juillet 2019, à 18h00

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Coucou tout le monde,

j’espère que vous allez bien? Mercredi dernier, j’ai assisté à une rencontre avec Alain Damasio. L’occasion était trop belle car les soirées sur le thème des Littératures de l’Imaginaire sont vraiment rares dans le réseau des Bibliothèques de Grenoble et vu le succès de cette soirée (la salle était comble), j’espère qu’il y en aura d’autres! Et si quelqu’un des Bibliothèques de Grenoble lit cet article, s’il-vous-plaît, invitez des auteurs de l’Imaginaire au Printemps du Livre!

La soirée était organisée en deux parties : la première à 18h00 était l’interview d’Alain Damasio par Bastien Castellan (Directeur du Labo des histoires d’Auvergne Rhône Alpes) avec les questions du public pour finir sur la seconde à partir de 20h avec une dédicace en petit comité à la Librairie Omerveilles.

Allez, c’est parti!

Avertissement : Je prends mes notes à la main donc la retranscription de l’interview peut diverger légèrement sur la forme mais peu sur l’idée générale des questions et réponses. Toutefois, la soirée a été enregistrée et vous avez la possibilité de visionner la vidéo sur le site de la Bibliothèque de Grenoble.

Bastien Castillan : Les Furtifs est ton troisième roman mais il s’est écoulé quinze ans  depuis la publication de La Horde du Contrevent. Entre temps, tu as été accaparé par d’autres projets (jeux vidéos, écriture de nouvelles, musique, etc…), comment s’est déroulé le processus d’écriture des Furtifs?

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Alain Damasio : C’est un projet enfoui depuis très longtemps, depuis 2004 à vrai dire! Puis, j’ai été accaparé par d’autres projets et en 2010, j’ai enfin écrit le premier chapitre et le second en 2012. J’avais peur de décrocher de l’univers et que mon roman ne s’enfuit donc à partir de 2016, j’ai poursuivi mon projet d’écriture avec le troisième chapitre et je l’ai écrit en entier, en deux-trois ans.

Bastien Castillan : Je vais résumer l’univers de ton nouveau roman, Les Furtifs. Il se déroule dans un futur proche, en France, dans vingt ans et la plupart des grandes villes ont été privatisées par de grandes entreprises. Par exemple, Lyon appartient à Nestlé quant à Orange où se déroule l’intrigue, la ville a été rachetée par l’entreprise du même nom. La société est contrôlée de manière insidieuse grâce à la consommation et aux informations que les individus donnent aux entreprises de plein gré. Quelques personnes résistent et se retrouvent en marge de cette société, les furtifs. D’où t’est venue cette idée?

Alain Damasio : Cela a commencé aux Etats-Unis, dans l’état de Phœnix, où je suis parti à vingt-deux ans. Je me suis retrouvé à un moment donné isolé pour satisfaire un besoin naturel et je me suis fait la réflexion selon laquelle peut-être aucun être humain n’aurait foulé cet endroit et le buisson que j’avais en face de moi. C’est à ce moment-là qu’est apparue l’idée des Furtifs qui se cacheraient dans des angles morts, des lieues périphériques (campagnes, banlieues, zone littorales, etc…) afin d’échapper à une société hypercontrôlée. Puis m’est venu la question suivante : comment s’échapper d’un monde où chaque acte est fiché (les texto que l’on envoye, les sites que l’on va consulter, les achats, etc…), sans laisser de traces? Après tout, notre économie actuelle est bâtie sur ces sources d’information.

Bastien Castillan : Ces angles morts sont donc les derniers recoins où il est encore possible de trouver un espace de liberté. Ce monde dans lequel les humains évoluent est très contrôlé et chaque individu surveille également l’autre. Tu appelles ce système le self serf vice (en référence, aux travailleurs médiévaux, les serfs). Comment est-il possible de retrouver sa liberté dans une telle société?

Alain Damasio : Auparavant, c’était le travail qui était exploité, aujourd’hui c’est notre consommation. Par exemple, il existe des systèmes mis en oeuvre pour te faire rester plus longtemps sur Facebook ou sur Youtube. Nous sommes devenus paresseux grâce à notre quotidien facilité par les nouvelles technologies. Aujourd’hui, nous avons l’impression d’être acteur de notre auto-exploitation car nous décidons de donner ou pas notre consentement, mais cela donne une fausse impression de liberté, c’est une illusion. Pour ma part, je ne possède pas de portable malgré les commodités que celui-ci pourrait m’apporter au quotidien.

Bastien Castillan : Dans ton roman, cette liberté s’incarne en dehors du milieu urbain, notamment dans des zones autogérées que sont les milieux ruraux, périurbains, fluviaux, côtiers, etc… Dans ta vie, tu as participé à la ZAD de Notre Dame des Landes, cela a-t’il eu une influence sur ton écriture?

Alain Damasio : Je n’ai jamais été un urbain car je considère que ce sont des espaces de contrôle maximal à cause des caméras de surveillance, de la présence policière, du quadrillage urbain ou de la géolocalisation. Dans Les Furtifs, les zones de liberté sont des interstices dans la ville comme les toits qui sont des îlots suspendus. En ce qui concerne mon expérience de la ZAD, cela a été un vrai moment d’échanges avec une nouvelle manière de s’approprier des territoires, bien différents des espaces numériques (par exemple, perdu sur une île du Pacifique, il est encore possible de se connecter à internet).

Bastien Castillan : Cette résistance urbaine est incarnée par les grapheurs ou les habitants des toits, tu t’es intéressé à d’autres pratiques urbaines?

Alain Damasio : J’investis les trajets urbains autrement et j’aime prendre d’autres chemins que ceux imaginés par les urbanistes. Il est nécessaire de ré-enchanter l’espace urbain en se comportant comme les enfants (en sautant un mur par exemple) : la ville prend ainsi un tout autre sens et il est possible de se la réapproprier.

Bastien Castillan : Il existe aussi l’idée dans Les Furtifs que l’éducation doit conditionner les futurs consommateurs. Mais, certains professeurs décident de ne pas suivre ce programme et enseignent par exemple dans les quartiers populaires. Il y a un lien avec l’Education populaire d’après 1945?

Alain Damasio : Oui, selon moi l’éducation populaire est en opposition avec la Réforme Blanquer. L’Ecole publique se dégradent aujourd’hui à cause des baisses d’effectifs des enseignants, de l’augmentation des vacataires ou des classes surchargées d’élèves, ce qui crée des risques de décrochage et à terme du chômage pour les élèves. Les futurs travailleurs seront ceux formés par des écoles privées.

Bastien Castillan : Dans ton roman, il y a deux manières de voir le monde qui s’opposent : d’un côté, tu as la bague connectée, l’accès premium à certaines rues ou les milices armées d’Orange ; de l’autre, leurs opposants qui sont adeptes du DIY (Do It Yourself), sont inventifs et possèdent un certain savoir-faire. L’avenir est dans les F.A.T lab (Free Art and Technology)?

Alain Damasio : On a fait des technologies hétéronomes qui empêchent les individus d’être indépendants. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de transformer et créer (par exemple, il est quasiment impossible d’ouvrir un Mac ou de réparer une voiture à cause de l’électronique). Cela maximise la dépendance des humains vis à vis des fournisseurs de matériel.

Bastien Castillan : La dystopie ou le cyberpunk sont devenus des thèmes récurrents dans les films, jeux vidéos ou séries télévisées. Dans tes romans, il existe aussi une dimension linguistique très importante, d’où te vient cette inspiration du son ou du souffle?

Alain Damasio : J’éprouve des besoins sensoriels que les écrans ne me permettent pas toujours de ressentir. Par exemple, la typographie est un vecteur physique sensoriel très fort. J’apprécie aussi d’être seul et isolé sur une île (Corse) ou sur une montagne (Vercors) pour écrire. Je dois donc compenser cette solitude par des besoins sensoriels.

Bastien Castillan : Tu as fait appel à une typographe pour composer l’alphabet de La Horde du Contrevent?

Alain Damasio : Effectivement, elle a crée un signe typographique pour chaque personnage.

Bastien Castillan : Cette partie visuelle trouve aussi un écho dans Les Furtifs notamment au travers des glyphes ou des tags étudiés par une communauté de scientifiques. Mais, ces derniers veulent faire coïncider leurs propres interprétations à cette écriture. Est-ce ainsi que tu vois les scientifiques?

Alain Damasio : Oui, c’est ainsi que je les vois : je citerais la Théorie des cordes dans laquelle on ne connaît pas l’élément fondamental de la matière. On est dans la fiction car nous n’avons pas de représentation physique des quarks, par exemple.

Bastien Castillan : Dans ton roman, la langue et sa musicalité possède une grande importance car non seulement elle symbolise la vie, la liberté et l’espoir mais aussi elle est un rouage fondamental du souvenir, comme une cantine enfantine. Est-ce que tu en éprouves de la nostalgie?

Alain Damasio : Je me suis beaucoup inspiré de la philosophie de Michel Foucault notamment le biopouvoir selon lequel le pouvoir ne s’exerce plus sur des territoires mais sur des individus : on en arrive donc à des pouvoirs psycho politique. Les réseaux sociaux utilise la manipulation pour capter l’attention et la garder : les individus sont ainsi maintenus par le marketing et cela passe surtout par le visuel. L’audition est un sens plus libre que la vision. J’apprécie particulièrement les fictions radiophoniques car il est davantage possible de faire jouer son imagination et d’inventer ses propres images. C’est la raison pour laquelle j’interdis à ma fille de regarder les films d’Harry Potter avant de lire les romans. La vision fige l’imagination et on est piégé par l’image qui cristallise le souvenir.

Bastien CastillanLes Furtifs, ce n’est pas qu’un roman mais un album de musique, Entrer dans la couleur. Chaque morceau est le condensé d’un chapitre. L’expression « entrer dans la couleur » se retrouve dans ton texte?

Alain Damasio : Je me suis inspiré du philosophe Gilles Deleuze qui parle de Van Gogh et de ses toiles très ternes au début de sa carrière. Puis, le peintre descend vivre dans le sud de la France, en Arles et à St Rémy de Provence et là, c’est l’explosion de couleurs vives dans ses tableaux. Deleuze dit qu’il entre dans la couleur et le peintre devient vraiment ce qu’il est au fond de lui.

Bastien Castillan : Le sud de la France est également très présent dans ton roman?

Alain Damasio : Je voulais effectivement apporter ma petite touche autobiographique. Je suis né à Lyon et j’adore le sud-est de la France. J’ai vécu dans le Vercors, en Provence, en Corse : j’ai un ancrage physique très fort pour cette région.

Bastien Castillan : Nous allons finir cette rencontre sur une citation de ton roman : « Il n’y a pas de lendemains qui chantent, il n’y a que des aujourd’hui qui bruissent », qu’as-tu voulu dire?

Alain Damasio : Il ne faut pas être prisonnier d’une Révolution unique (comme celle de la Révolution française en 1789) qui a apporté une rupture unique. En réalité, ce seront les micro-révolution à l’échelle locale qui feront basculer le système. Il faut arrêter de croire aux lendemains qui chantent mais on peut modifier le milieu dans lequel on vit (lycée, ville, etc…).

Vous pouvez retrouver la vidéo sur le site de la Bibliothèque de Grenoble : https://cinevod.bm-grenoble.fr/video/WEIH1-alain-damasio

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