Le marchand qui voulait gouverner Florence d’Alessandro Barbero

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Quatrième de couverture : 

Dans la Florence du XIVe siècle, un riche marchand prend la plume pour raconter ses années au pouvoir dans la commune déchirée entre Guelfes noirs et Guelfes blancs. A Sienne, une certaine Catherine fait voeu de chasteté à l’âge de six ans. A Orléans un siècle plus tard, Jeanne assiste au procès qui la conduira au bûcher… Six vies, six portraits esquissés avec tout l’art d’Alessandro Barbero, et nous voilà au coeur du Moyen Age.
Qui étaient ces hommes et ces femmes ? Quelles étaient leurs peurs, leurs ambitions ? De quelles vies rêvaient-ils ? Il paraît loin, le temps des prophéties, des ordres religieux, des processions, des preux chevaliers, des croisades, des femmes au rouet et des apparitions ! Pourtant, il suffit de six coups de pinceaux pour qu’il se rapproche et revive sous nos yeux.

Editeur : Champs Flammarion

Nombre de pages : 206

Prix : 7,00€

Date de publication : 6 Mai 2017

Mon Avis :

Tout comme l’ouvrage Femmes en armes de Marie-Eve Sténuit, j’ai trouvé ce petit livre d’Histoire, cet été, à la merveilleuse Librairie Mollat de Bordeaux. Et lorsque mon compagnon d’origine italienne a vu le nom de l’auteur Alessandro Barbero, il m’a confortée dans mon choix car non seulement il était l’un des historiens préférés de son père mais il avait déjà vu aussi certaines de ses conférences sur Youtube. Et je suis plutôt contente finalement d’avoir pris cet ouvrage car il s’est révélé être un véritable coup de coeur!

Alessandro Barbero dresse le portrait de trois hommes et de trois femmes des XIIIème et XIVème siècle en France et en Italie tout en balayant plusieurs couches sociales : le moine Salimbene de Parme, le marchand de Florence Dino Compagni, le chevalier Jean de Joinville, la fille d’un artisan Catherine de Sienne, la fille d’un professeur d’Université Christine de Pizan et la fille d’un paysan Jeanne d’Arc. À travers ces six études, l’historien essaye de comprendre comment les gens du Moyen Age appréhendaient la société dans laquelle il vivait et avoir ainsi un aperçu des mœurs de l’époque.

Un ouvrage qui s’inscrit dans l’Histoire des mentalités

Lorsque j’étais étudiante, le domaine qui me passionnait le plus était l’Histoire culturelle et notamment l’une de ses ramifications, l’Histoire des mentalités dont vous trouverez ci-dessous une définition :

Cette discipline offre la possibilité aux chercheurs d’étudier les façons de penser, de sentir, d’imaginer et d’agir des hommes. Tous les sujets peuvent être étudiés avec le filtre de l’histoire des mentalités tels que les sentiments, les représentations, les croyances ou encore les valeurs sociales.

Le marchand qui voulait gouverner Florence d’Alessandro Barbero s’inscrit dans ce courant d’étude historique. Je prendrais ainsi l’exemple de Salimbene de Parme : ce dernier était un moine franciscain du XIIIème siècle issu de l’aristocratie parmesane. Il a écrit une Chronique de mille pages qui nous permet d’appréhender non seulement ses opinions mais aussi son mode de vie. On apprend ainsi qu’il appartenait à une élite culturelle et intellectuelle : il connaissait par coeur la Bible mais aussi un certain nombre d’ouvrages car l’imprimerie n’avait pas encore été inventée et la possibilité de prendre des notes (en raison du prix exorbitant du papier ou du parchemin) relativement restreinte. Il était assez présomptueux en raison de ses connaissances et de son origine sociale et n’hésitait pas à conspuer les autres ordres religieux comme les Dominicains ou ceux qui essayaient de se réclamer de son propre courant Franciscain. Enfin, rentrer dans les ordres n’a pas été facile pour lui car son père ne l’a pas accepté :

Le père de Salimbene, le chevalier messire Guido de Adam, perd littéralement la tête lorsqu’il apprend que son fils s’est mué en franciscain. Et on aurait du mal à l’en blâmer ; ce notable n’a que deux fils, et l’aîné est déjà entré dans les ordres. En voyant le cadet prendre la soutane, il renonce à voir fructifier son héritage. Pour les nobles de l’époque, la famille, la souche, le lignage ont une importance cruciale. Il est fondamentale que le nom se perpétue, et avec le nom des armoiries. En dépit de cela, Salimbene prend le parti à dix-sept ans de devenir moine. (P. 26)

Un ouvrage bien documenté

Alessandro Barbero utilise une méthode impeccable pour appréhender les six personnages. Il s’appuye sur des sources directement écrites de la main des principaux intéressés comme la Chronique de Salimbene de Parme, Chronique des évènements survenant à son époque de Dino Compagni, Vie de Saint Louis de Jean de Joinville, la correspondance de Catherine de Sienne ou les ouvrages publiés par Christine de Pizan. Mais, il utilise aussi des sources indirects comme la Vie de Catherine de Sienne rédigé par son confesseur Raymond de Capoue, Le Ditié de Jeanne  d’Arc écrit par Christine de Pizan ou les pièces d’archives du procès de Jeanne d’Arc. Il prend soin de prendre du recul par rapport à ces sources et propose quelques axes de réflexion sous forme de parties au sein de chaque chapitre. L’écriture est claire et fluide et le lecteur arrive parfaitement bien à suivre le cheminement de pensée de l’historien. Enfin, quelques représentations artistiques permettent d’illustrer ces personnages (fresque pariétale, enluminure de manuscrit, etc…) : même si nous n’avons par exemple pas de portrait officiel de Salimbene de Parme, Alessandro Barbero donne les moyens au lecteur d’imaginer à quoi il aurait pu ressembler notamment à travers sa coiffure, ses vêtements, son attitude, etc…

Des exemples représentatifs

Au travers de ces six personnages, Alessandro Barbero essaye de balayer le plus largement possible :
– au niveau des genres : on a une parfaite parité avec trois hommes et trois femmes.
– au niveau des périodes historiques : le Moyen Age central avec le XIIIème siècle pour les exemples masculins et le Moyen Age tardif avec le XIVème siècle pour les exemples féminins.
– au niveau sociale : de l’élite avec les aristocrates comme Jean de Joinville qui a côtoyé le Roi de France Louis IX ou le moine franciscain Salimbene de Parme aux classes moyennes pour utiliser un terme contemporain comme les bourgeois avec le marchand Dino Compagni ou la fille d’un professeur Christine de Pizan pour finir sur les couches les plus modestes comme les artisans avec Catherine de Sienne et les paysans, Jeanne d’Arc. En parlant de ces deux dernières catégories, il est nécessaire d’ailleurs de préciser que le père de Catherine de Sienne, artisan teinturier et celui de Jeanne d’Arc qui était un laboureur plusieurs fois maire de Domrémy étaient loin d’être pauvres et constituaient même l’élite des couches modestes.

Certes, il faut bien admettre que ces six personnages ont eu une destinée assez exceptionnelle et se démarquaient du commun des mortels par leur mode de vie et de pensée. Toutefois, par effet miroir, il est possible de connaître ce que pensait la société médiévale dans son ensemble. L’exemple le plus probant est celui de Christine de Pizan devenue une écrivaine féministe et vivant de son art au XIVème siècle. Fille d’un professeur de médecine et d’astrologie, elle est passionnée de livres et d’écriture. Comme toutes les femmes de son temps, elle s’est mariée à quinze ans et a eu des enfants. Mais dix ans après, elle devient veuve et connaît une situation difficile dû à la perte de son mari. Elle décide alors de prendre la plume non seulement pour dénoncer les conditions des femmes (les hommes maintiennent leur domination en refusant aux femmes par exemple le droit à l’éducation) mais incite aussi les femmes à s’intéresser aux affaires du foyer. Par effet miroir, la société médiévale se veut donc misogyne et soumet les femmes à la domination d’un homme qu’il soit son père, son frère ou son mari. Elle est cantonnée avant tout au rôle d’épouse et de mère, ne retrouvant qu’un peu de liberté au moment du veuvage.  Et encore, lorsque l’épouse perd son mari jeune comme Christine de Pizan, elle est incitée socialement à convoler de nouveau en justes noces.

En conclusion, Le marchand qui voulait gouverner Florence est un ouvrage passionnant qui se réclame de l’Histoire des mentalités. A travers six portraits choisis par Alessandro Barbero pour être le plus représentatif possible de cette période médiévale, l’historien essaye de comprendre les mœurs et les représentations de cette époque. Et grâce à une méthode soignée, cet ouvrage de vulgarisation bien documenté permet au lecteur non seulement d’appréhender l’état d’esprit de ces six personnages mais aussi la société médiévale dans son ensemble par effet miroir.

2 réflexions sur “Le marchand qui voulait gouverner Florence d’Alessandro Barbero

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